Septembre202026
L'île presque déserte
On a commencé à échanger jardinage.
Il a trouvé des jolis mots pour me parler de mon chez moi, de mon chantier. Pas de flatterie, pas de condescendance mais de la reconnaissance du travail accompli et des encouragements.
Alors on a continué à papoter.
De fil en aiguille, ou plutôt de pomme en dragon, on a abordé l’éventualité de se rencontrer. Et puis je n’ai plus eu de nouvelles. Pas longtemps mais suffisamment pour me faire réaliser que 1) j’avais envie d’en avoir et 2) ça me replongeait dans un souvenir de chaos chaud/froid que je m’étais promis de fuir à tout prix. Ces écarts de température c’est comme alterner les 40 degrés de canicule avec la clim de la voiture, ça me rend débile…
Après quelques recadrages suite à des tentatives de sorties de route sous la ceinture de sa part, Il me parle de son île. J’ai bien envie de la rencontrer son île mais c’est surtout lui que je veux découvrir. On devait se voir. Mais plus de nouvelles. Et puis je me suis détruit le dos. Bien comme il faut… Quand il a refait surface, j’étais pas opérationnelle pour faire quelques kilomètres que ce soit pour une rencontre. Mais il était vraiment sympa, réconfortant et il me faisait rire en plus. Ce qui n’était pas une bonne idée pour mon dos… Un appel étrange plus tard, je ne suis plus si sûre de ce que je veux, de ce qu’il pense, de ce que j’en ai déduit…
Après, c’est moi qui suis partie à des centaines de kilomètres de là. Et lui qui a également disparu des radars. Tant pis je me suis dit. C’était déjà chouette. J’ai même repris ma plume et je trouve ça plutôt sympa ce que ça donne. Alors en guise de tchao, je lui ai envoyé mon dernier texte en avant première. Il a mis quelques temps à répondre encore. Un peu trop. Mais il est du genre à lire entre les lignes, à trouver les mots justes et en prime, en faire un joli tout… Flûte ! C’est tout à fait ma came ça… Ça n’arrange pas mes doutes.
Le même scénario se répète. Je finis par lui lâcher au milieu de métaphores littéralement incendiaires, qu’en l’état actuel des choses, je n’irai pas à notre potentielle rencontre prochaine. Son île je la connais déjà après tout. J’aime beaucoup, mais c’est pas pour elle que j’avais envie de faire le déplacement cette fois-ci. C’est ok. Il entend et la joue très fair-play. Il suggère qu’on verra à mon retour si l’envie est encore là pour l’un et pour l’autre de donner une dimension différente à ses échanges. Ce qui a le don de me calmer et de me faire redescendre plus tôt que j’aurais pu le croire de mon perchoir. Et contre toute attente, on poursuit nos échanges ponctuellement mais néanmoins journaliers. Jusqu’à ce qu’on évoque à nouveau le fait de se voir. Et qu’on planifie même une date et un lieu. Il va me faire visiter son île finalement… Mais c’est toujours lui que j’ai envie de découvrir. Je finis par croire à la probabilité de cette rencontre.
Je ne sais pas encore quoi en penser. Parce qu’on ne s’est jamais vus et que ni lui ni moi n’avions envie d’entamer des échanges virtuels aussi longtemps avant d’éprouver la réalité en 5D : des regards, des silences, des sourires et tout ce que le réel voudra bien colorer ou pas entre tout ça. Nous ne sommes pas dupes des écrits, de la distance, de la temporalité et de leurs projections éventuelles.
Une dernière absence de réaction prolongée de sa part m’apparaissant comme un gros vent tendance blizzard finit par achever mon processus de flingage de confiance en cette rencontre. Et comme d’hab, il vient se rematérialiser une fois que je me suis dit : et bien tant pis. Et tant pis pour lui cette fois.
Les jours s’écoulent et le jour du rendez-vous approche. J’en parle quand même encore au conditionnel quand je raconte mes projets du week-end à mes copines. Malheureusement, il s’est blessé. Je le savais. Et annule la veille pour raison de santé. Ce qui était une hypothèse probable au vu de sa situation, mais que je n’avais pas du tout envie d’éprouver. J’avais quand même envie de la voir son île. Je suis déçue. Les filles aux épices me soufflent d’y aller quand même, mais sans lui, ça m’intéresse moins. Et puis, si je le croisais ? Et réalisais qu’il avait en fait trouver mieux à faire que de me rencontrer ?
Ça faisait plus d’un mois qu’on se tournait autour : on s’écrit, on ne s’écrit plus, on s’appelle, on se découvre sans se découvrir… en se marchant un peu sur les pieds comme deux danseurs néophytes qui ne savent pas vraiment quelle danse ils sont sensés entamer sur des œufs, ni même s’ils sont bien raccord sur le choix de la musique.
Fait chier. C’est mort. Si on ne se voit pas maintenant, le prochain créneau sera dans perpet’. C’est nul. Et là, je sais. C’est sûr, ça ne le fera pas ce nouveau délai. Je le vois venir gros comme une maison. C’est déjà assez incroyable que ça ait duré jusqu’ici. Moi, je me connais. Je ne tiendrai pas à ne pas savoir si c du lard ou du cochon avec ce type. Ou plutôt du renard ou du pigeon.
Je suis déçue. Je m’étais enfin faite à l’idée de le rencontrer. Je me faisais pas trop de plan. Enfin, j’en avais pas l’impression. Et puis le plan de son île, je le connaissais déjà. Et j’avais même pas trop peur. Enfin, aussi raisonnablement que possible me concernant. Je suis même un peu triste en vrai. Il y avait beaucoup de choses qui me plaisaient chez lui. Je suis aussi un peu suspicieuse. Et si finalement il avait changé d’avis et qu’il saisissait cette opportunité pour se tirer de cette danse maladroite. Je me sens hyper égoïste parce qu’il est probablement à l’hôpital et que ça doit sûrement pas être la grande forme. Du coup je me dis que je vais encore avoir le droit à un silence radio d’une durée indéterminée… Je me sens re-égoïste de ne penser qu’à ma petite personne. Et je me sens stupide parce que je sais même pas si on se serait vraiment plu.
Je ne vois pas d’issues, de panneaux de signalisation ou de chemins de traverse qui pourraient me sortir de cette impasse. Moi aussi je suis bloquée sur une île.
Alors je fais ce que je sais si bien faire. J’y vais avec mes gros sabots ou plutôt ma pelle et ma pioche et je me lance à dire ce qui me semble être l’évidence : C’est foutu d’avance. Cassandre dans toute sa splendeur. Et je m’en vais conclure cette conversation. Je dis au revoir. Tant bien que mal. Sûrement plutôt mal que bien. Le problème c’est que je dis un peu trop ce que je pense. Et j’oublie parfois d’être patiente. Des fois, après, quand les émotions sont descendues, je ne pense plus tout à fait pareil. Je ne suis pas aussi catégorique. Et je suis un peu emmerdée. Donc, de façon très prévisible, je ne suis pas vraiment nuancée dans ce message… par peur d’être ambiguë… ou pire d’être ambivalente.
Voilà, du coup, c’est trop tard. Je verrai pas son île. Ce qui est dit est dit. C’est pas que je ne le pensais pas. Je crois vraiment que ça n’a pas de sens de continuer comme ça. Mais… je saurai jamais.
J ai déserté l’île presque déserte avant même d’y avoir posé le doigt de pied.
C’est juste mes émotions qui se sont mises à jacasser.
Et elles ont vraiment une grande gueule par moment.