Septembre132026
Donnez-moi une allumette

Little Miss Sunshine m’a dit hier qu’elle avait brûlé son carnet.
Quel courage !
Comment elle a réussi à faire ça ?
Son carnet, c’était elle il y a quelques années. Elle y avait mis ses pensées, ses doutes, ses questions, ses souvenirs, ses sentiments et tout un tas de choses de sa vie d’avant. Elle l’avait récupéré, il y a quelques temps seulement, parce que son ex en avait pris possession au moment de la séparation. D'abord, elle a réussi à ne pas le rouvrir pendant des mois. Je trouve qu’en soi, c’est déjà une prouesse héroïque !
Hier, elle a décidé de l’observer brûler avec toute la douceur, la tendresse et la bienveillance de ce regard qu’elle porte sur celle qu’elle a été, il y a quelques années.
Je trouve ça incroyable, j’ai l’impression d’être incapable de faire ce genre de choses ! Quand on voit que me débarrasser de mes bambous ça me coûte et ça me renvoie mon passé tel un boomerang… Je pense à mon jardin, à ce qu’il était et ce que j’aimais chez lui et puis à tout ce qu’il y avait autour et dedans. Je pense aussi à mes liens, à ceux qui sont et ceux qui ne sont plus.
Mais j’ai du mal à dérhizomer mes liens. Encore plus que mon jardin ! C’est dire !!!
Ça fait longtemps que je ne me suis pas fait de session de bonhommes allumettes…
Ça consiste à se détacher, à se séparer de relations d’attachements toxiques ou de peurs en dessinant deux petits bonhommes et en coupant littéralement aux ciseaux les liens qui les connectent.
Faut dire que la première fois que j’ai tenté l’expérience, ça a débouché sur mon divorce… C’est parfois un peu extrême comme méthode…
Je n’ai jamais réussi à me débarrasser de ce que j’avais écrit…
Ou très rarement…
Ou accidentellement…
C’est pour ça que je retombe parfois sur des écrits de mon adolescence.
Ça me surprend parfois.
J’avais oublié souvent.
Mais ça m’aide aussi à comprendre ce que je suis devenue.
Une fois, j’ai réussi à effacer toute une conversation avec quelqu’un que j’ai profondément aimé. C’était la meilleure chose à faire. Mais ça m’a tellement coûté ! Je pouvais pas faire autrement pour avancer. Mais je me rappelle avoir tellement regretté et vouloir récupérer coûte que coûte ces mots échangés, et ces rires, ces pleurs qui en découlaient… Aujourd’hui le temps a passé. Je ne regrette plus du tout de m’en être débarrassé. Mais je me demande, si j’y avais encore accès, est-ce que je ne serais pas tentée de m’y replonger ? Voir avec d’autres yeux ces mots et ces maux ?
Les souvenirs restent malgré tout. Je sais que l’essentiel n’était pas dans ces lignes mais elles sont comme une partie de mes racines…
Aujourd’hui je n’arrive pas à faire ça, je devrais pourtant le faire… Pour être tout à fait honnête, j’aurais un roman à brûler mais aussi deux ou trois conversations à effacer. Je le sais. J’ai archivé, enlevé des notifications, supprimé quelques numéros de téléphone… Mais je n’arrive pas à me résoudre à brûler la porte plutôt que de la fermer…
Alors, j’y retourne de temps en temps… En général, juste lire un peu…
Mais pourquoi je fais ça ? Est-ce qu’il serait pas temps que moi aussi, je brûle mes carnets ? Est-ce que j’en ai la force ? J’ai bien pu piocher, pelleter et scier pour me libérer de mes bambous… Ça devrait pas me demander autant d’efforts d’effacer ces fichus messages !
Pourquoi je n’arrive pas à m’en détacher ? J’ai l’impression que ça serait perdre une petite partie de moi. Encore. Et j’ai déjà la sensation d’être en miettes…
Ou peut-être que je voudrais comprendre quelque chose que je n’ai pas réussi à saisir encore et supprimer ces échanges ça serait renoncer à la chance de mettre un peu de sens sur tout ce qui m’est arrivé ?
Ou alors encore, ça me laisserait l’opportunité de repartir à zéro, et je n’ai peut-être pas vraiment complètement envie de le faire…
Mais finalement, est-ce que ce n’est pas comme mes rhizomes qui restent dans la terre de mon jardin ? J’ai bien vu ce que ça donnait : il suffit de pas grand-chose pour que ça reparte ! 3 cm de racine : paf ! Une nouvelle repousse ! Et quelques jours après, elle m’arrive à la taille.
Quoi qu’il en soit, ça me fait cogiter cette conversation avec cette amie. Je la trouve courageuse, déterminée et bienveillante avec elle-même. J’aimerais avoir ne serait-ce que la moitié de sa force.
En ce moment, ça me manque beaucoup la force. L'oiseau asthmatique est essoufflé. Et ça commence à durer. Je me demande si je n’ai pas déjà cramé toutes mes batteries. Il y a encore une toute petite voix dans ma tête qui me dit que c’est comme ça, que c’est normal. Les vagues, la marée… Ça vient, ça repart. La vie est ainsi faite.
Mais si un jour ça ne revenait pas ? Si un jour, la marée restait basse ? Est-ce qu’il ne faudrait pas que je me déleste de 2, 3 choses ? Est-ce que ça ferait revenir les vagues ? Et avec elles un peu de vigueur et de courage ? Symboliquement, brûler ses carnets : c’est beau, c’est fort et puis ça réchauffe aussi ! Faudrait que j’arrive à les mettre au bûcher ces conversations… Mais bon, je me vois mal sacrifier mon iPhone dans ma cheminée, et je ne sais pas si j’ai le courage de traverser mes allers-retours entre la conviction d’avoir bien fait et les regrets.
Donnez-moi donc une allumette…