Octobre232026
Caen 17 octobre 2026
Alors on se retrouve place de la Rép’ ?
Qui en est ?
Tu viens toi aussi ?
C’est bizarre cette manif. C’est loin d’être la première mais c’est la première fois où j’appréhende un peu. Et je suis bien contente de ne pas avoir mes enfants avec moi ce week-end. Pas seulement pour éviter leur râlage lié à la marche à pied.
Et puis avant de partir je glisse quand même un masque traînant de la période post-covid dont je ne sais plus quoi foutre et quelques pipettes de sérum phy dans mon sac. J’évite aussi de porter mon sweat à capuche noire « All Colors Are Beautiful » à paillettes. Au cas où. M’est avis que les CRS et la BRAV-M n’ont point le sens de l’humour.
Y avait peut-être des au cas où avant, mais je n’y avais encore jamais été confrontée malgré un investissement dans diverses et variées manifs depuis l’âge de 15 ans.
Moi aussi j’ai commencé au lycée. À l’époque déjà, on réclamait de meilleures conditions pour pouvoir apprendre et pour que nos profs puissent enseigner. On était d’ailleurs côté à côté dans les défilés. À l’époque déjà, on bloquait, on chantait, on criait, on s’asseyait, on défilait. Certains avaient même squatté le lycée, pour y passer la nuit. Rien de bien méchant, rien de bien violent. On réclamait plus de profs et des conditions d’enseignement décentes. On s’organisait comme on pouvait. Créant des associations loi 1901 pour cagnotter et louer des bus pour rejoindre la grande ville d’à côté et aller manifester dans des cortèges plus importants. On rappelait alors à notre ministre que le mammouth le saluait bien bas. Rien de bien différent d’aujourd’hui.
Sauf qu’aujourd’hui, j’ai 40 ans, et je regarde nos jeunes revendiquer leurs droits d’étudier dans des conditions décentes. Conditions qui se sont dégradées au fil des années au point pour certains de ne plus avoir de chauffage l’hiver, de toits, de chaises, de tables, de profs dans leurs lycées. Ils veulent le bac, pas la bac. Ils sont loin de demander l’impossible mais ils sont tout à fait réalistes. Comment a-t-on pu en arriver là ?
Et je regarde encore plus affligée, la réponse qui leur est apportée : un énorme « ta gueule ! » à grand renfort de lacrymo, de matraques et de tirs de LBD. Mais il est interdit d’interdire non ?
Mon grand-père était gendarme. Je me rappelle qu’il avait plaisir à nous rappeler des anecdotes de mai 68 où il avait été mobiliser. Il nous racontait comment il papotait avec les manifestants scandant « sous les pavés la plage » pour leur donner les meilleures options pour tenir les barricades.
Alors même si aujourd’hui, on a pu voir ponctuellement un flic, faire une bataille d’aura avec nos jeunes lycéens revendiquant : « rendez-nous l’espoir », on est quand même très loin de ce qui ressemblait jadis au maintien de l’ordre et à ce qu’on appelait « les gardiens de la paix ». « Bismillah c’est les ténèbres ! », c'est une autre ambiance...
Et j’écoute complètement atterrée, les journalistes relater les quelques poubelles brûlées et les conneries d’une poignée qui détournent nos oreilles des réelles enjeux de ses voix si légitimes qui s’élèvent. « Elle se branche où la prise de conscience ? » Comment a-t-on pu en arriver là ?
On parle plus volontiers de violences lorsque l’objet est matériel. Mais qu’en est-il de la violence à l’encontre des humains ? Des petits humains même ? On met l’accent sur les violences révolutionnaires plutôt que sur les violences institutionnelles dont elles découlent et les violences répressives qui les suivent voire les précèdent ! Tout cela afin d’étouffer les messages portés par les enfants.
Alors oui, bien sûr qu’aujourd’hui, j’en serai ! Il est grand temps qu’on se lève et qu’on marche, qu’on soutienne et qu’on crie nous aussi. « Moins de répression ! Plus d’éducation ! » On est là. On est ensemble.
Je retrouve donc une copine et quelques collègues à elle, puis une copine de cette copine. Puis une amie à moi. Et ses enfants. Et on attend le départ place de la Rép’. On attend longtemps. Y a du monde. On est là. On est ensemble. On y croise des jeunes, des vieux, des enfants, des familles, des blancs, des noirs et toutes les nuances de couleurs entre les deux. On voit flotter des drapeaux : syndicalistes, LFistes, français, palestiniens, LGBT, des drapeaux rouges et même des drapeaux pirates de One Piece. On est là. On est ensemble.
On met longtemps à décoller. Il y a du monde. Il fait beau. Il fait chaud. L’humeur, comme le temps est au beau fixe. Et puis on reconnaît dans la foule quelques visages : un collègue par-ci, un voisin par-là, des têtes qu’on n’avait pas vues depuis longtemps. Et ça fait du bien d’être entourée de gens concernés, de gens éveillés qui ont envie de se bouger et de faire bouger les choses.
On avance, on lit les différentes pancartes avec un sourire que nous donnent les jeux de mots bien trouvés et les vannes bien placées. On scande des « siamo tutti antifachisti » en tapant dans nos mains et en loupant parfois un ou deux battements. On explique aux enfants ce que ACAB veut dire. On se rappelle de nos premières manifs, et des leurs aussi, alors qu’on les portait encore en écharpe ou transportait dans leurs poussettes.
1h30 plus tard, on arrive à la mairie, mon amie et ses enfants s’en vont et je me retrouve toute seule au milieu de la foule, car d’une discussion à une autre, j’ai perdu ma copine de départ. C’est pas grave, je continue, on est là. On est ensemble. Le trajet commence à être incertain et d’ailleurs on est plusieurs à se questionner : c’est étrange, depuis le début du cortège, on n'a pas croisé un seul flic. Plusieurs bras se forment dans cette manifestation et je me retrouve pas loin de la préfecture, lorsque quelques-uns commencent à mettre le feu devant l’entrée. Je commence à me dire que ça pue parce qu’effectivement le plastique qui brûle ça pue. Mais c’est à ce moment-là que je retrouve mes acolytes du départ et nous poursuivons notre chemin en s’éloignant du départ de feu. Et toujours en se demandant où peuvent bien être les CRS qui, malgré un feu, semblent jouer à cache-cache. Et surtout on se questionne : pourquoi leur absence ?
Réponse quelques dizaines de minutes plus tard, en arrivant en bas de l’avenue Albert Sorel. À peine le temps de découvrir quelques vitres cassées au commissariat, et voilà qu’ils sont là. Même très près. Un peu trop près... et prêts ! Justement, ils chargent et poursuivent les manifestants en lançant dans le tas leurs grenades lacrymo. Mouvement de foule, c’est un peu la panique. On part en courant comme on peut dans les rues adjacentes en essayant de se protéger de la fumée et en s’assurant de ne perdre personne. On voit les uns protéger les autres. Les autres soigner les uns. La solidarité est intergénérationnelle. J’aurais franchement préféré me passer de mon masque et de mon sérum phy aujourd’hui. Petite montée d’adrénaline, il est temps de partir, mais la question est : par où ?
Pour retourner chez moi, il faut que je passe par tout ce merdier. Et puis j’ai pas vraiment envie de rentrer toute seule là maintenant. Alors je fais un petit détour dans un autre quartier et je vais écouter une lecture musicale où je comptais aller après avoir manifesté.
Je suis sidérée. Et bien plus par l’oppression policière que par quelques carreaux cassés.
J’appelle des copains qui y étaient aussi pour savoir si tout va bien. J’apprends que la police poursuit les manifestants dans les rues et qu’ils gazent maintenant jusqu’à la place du théâtre.
J’ai bien fait de m’éclipser.
J’apprends plus tard en découvrant une immense colonne de fumée noire à mon retour que des feux ont été allumés non loin de la mairie.
Je suis tellement contente de ne pas être avec mes enfants pour une fois.
Je croise plus tard mon amie sous une pluie battante remontant chez elle à pied qui m’explique que les affrontements se poursuivent sur la place Saint-Sau entre les manifestants restants et les CRS.
Je fais un détour. Un autre. Pour enfin arriver chez moi.
J’apprends plus tard par les infos que des casseurs ont forcé la grille du commissariat avec un rouleau compresseur, engin de chantier du tram, que deux magasins ont été pillés dans le centre-ville.
Mais je vois aussi plus tard sur les réseaux des manifestants pousser les voitures pour les éloigner du feu. Et je me rappelle de ces élans de solidarité quand on s’est fait chargé pour se protéger et soigner nos yeux brûlés.
C’était ça aussi ce mouvement. C’était surtout ça. On était là et on était ensemble.
Je suis rentrée et je réalise que j’ai eu peur. Une première en manif. Et je réalise que ce qui m’a fait peur ça n’a jamais été les manifestants quand bien même certains taguaient ou cassaient.
Non, ce sentiment de peur il vient bien de ces cordons de CRS, de leurs charges sans sommation et de leurs lacrymos lancées sans aucun discernement qui t’empêchent de respirer.
Et c’est ça le message que ce gouvernement veut nous faire passer : Taisez-vous.
Cassez-vous.
Car on vous fera taire et on vous cassera.
Alors je n’oublie pas qu’on est là. Qu’on est ensemble. Et que All Colors Are Beautiful. C’est important quand on avance en terrain fasciste.
Toutes les couleurs sont belles.

illustrations : Steve Perchey Photographie