Juin142026
Des racines et des liens

Se débarrasser des bambous.
Ne laisser aucune tige.
Aucune feuille.
Aucune pousse.
Et creuser pour aller déterrer la moindre racine.
Ne rien laisser passer.
S’en débarrasser.
Ils sont là depuis avant moi.
Ils étaient là quand je suis arrivée.
Grands et beaux.
M’offrant ce petit havre de paix qu’est mon jardin en pleine ville.
Ils sont là depuis avant moi.
Et ils filent...
Ils prolifèrent.
Ils s’insinuent partout.
Même là où ils ne sont pas invités.
Surtout là où ils ne sont pas conviés…
Comme mes pensées.
Comme mes souvenirs.
Ceux de ma maison.
De ma vie d’avant.
Des gens d’avant.
Des rencontrés.
Des liens tissés.
J’ai du mal à rompre les liens.
Est-ce que c’est pour ça que je les ai gardés si longtemps ?
Je les aimais bien.
Mes bambous.
Et les gens d’avant aussi…
Mais ils ressortent sans mon consentement. Quoi que je fasse.
Faisant irruption dans ma tête et dans ma terre.
S’infiltrant toujours plus loin.
J’ai cru qu’ils se cantonneraient à l’espace que je leur réservais…
Mais non…
Toujours plus nombreux et toujours plus loin.
Je ne pouvais pas continuer comme ça.
Mes enfants y étaient attachés aussi.
Ils avaient une solution pour éviter l’invasion.
Ils avaient des suggestions.
Faire un petit voyage en Chine.
Négocier avec Beauval.
Adopter un panda.
Mais bon… Outre le fait que la Chine ne prête plus ses pandas, mon jardin, aussi grand et beau que je puisse le trouver dans mon petit cœur, ne convient pas vraiment aux besoins d’un panda.
Mais dans mon jardin il n’y a pas qu’eux.
J’ai peur des conséquences sur mon vieux lilas et sur le tout jeune pommier de ma fille.
Il y aura des dommages collatéraux.
Alors j’ai tourné autour du pot.
J’ai fermé les yeux.
J’ai négocié.
Ok. Chaque printemps et chaque été, je vais lutter. Éviter qu’ils ne s’étendent.
J’ai essayé. J’ai pesté. J’ai râlé. J’ai traqué. Coupé. Arraché.
Mais la seule manière de s’en débarrasser c’est d’accepter de tout lâcher.
Alors j’ai fini par céder. J’ai acquiescé. Je me suis résolue à l’évidence.
J’ai retroussé mes manches. Serré les dents. Et attrapé une pioche et une pelle.
Un par un. J’ai coupé. Dans la sueur et les larmes.
Et j’ai retourné la terre pour en extraire tous les rhizomes plus solides les uns que les autres.
Je dois faire pareil avec mes liens.
Parce qu’à force de filer, ils se transforment en entrave.
Un véritable filet.
Ils m’empêchent d’avancer.
Ils me contraignent à ne rien planter de nouveau.
J’ai pleuré en coupant mes bambous.
Je les aimais bien.
Je les connaissais.
J’ai pleuré en coupant les ponts.
Je les aimais bien.
Je les connaissais.
Ça faisait des années que je les côtoyais.
Mais ils me donnaient trop de fil à retordre.
Pas d’autre choix pour pouvoir semer à nouveau.
Je ne sais pas encore quoi.
Je ne sais pas encore quand.
Le plus tôt sera le mieux, même si je sais qu’il faudra du temps.
Est-ce que ces nouvelles plantes seront aussi belles ? Est-ce qu’elles m’offriront la joie, l’ombre et l’intimité que j’aimais tant ?
Est-ce qu’elles ne se transformeront pas en fléau comme leurs prédécesseurs ?
La peur de l’inconnu…
et si c’était pire après ?
Et s’il n’y avait pas d’après ?
Et puis… Pour planter à nouveau, ne faut-il pas accepter de laisser partir ?
Enlever chaque rhizome qui pourrait refleurir ?
Dans ma tête il n’y a pas qu’eux.
J’ai peur du changement.
J’ai du mal à lâcher.
Mes amis.
Mes amants.
Mes amours.
Je ne veux pas y croire.
Je suis dans le déni.
Je négocie. Je râle. Je peste. Je pleure. Je m’épuise.
Je suis fatiguée.
Sidérée.
Résignée.
Ils ne sont déjà plus là.
J’ai adopté un panda.
Comme il est dur de couper des bambous.
Comme il est dur de dénouer des liens.
J’accepte.
Ils ne seront plus.
Je ne les verrai plus.
Mais n’y penserai-je encore ?
À mes bambous.
À mes amis.
À mes amours.
J’ai adopté un panda.